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1983, marche pour l’égalité et contre le racisme

Quand les marches passent en Moselle

Le témoignage de Moustapha MEBARKI

lundi 18 décembre 2023

Dans la foulée de l’élection de Mitterrand en 1981, régnait un climat d’espoir et une certaine effervescence. Surtout, une nouvelle loi ouvrait aux étrangers le droit associatif. Nous en avons profité pour créer à Fameck une association des jeunes de la cité, Solidar’jeunes (c’est aussi l’époque de Solidar’nosk en Pologne). Son objectif était d’animer la cité, de montrer qu’on pouvait prendre des initiatives pour développer le « vivre ensemble ». Son principe était de regrouper tous le jeunes de la cité sans aucun esprit communautaire, cela n’aurait eu aucun sens : il y avait vraiment des enfants d’Italiens, de Capverdiens de Maghrébins et de Français … Tout cela créait un vrai climat dynamique.

La Marche venait de Strasbourg et il y avait des comités d’accueil prévus à Nancy et à Metz. C’est tout naturellement que nous nous y sommes joints. Il faut aussi se rappeler que c’était la grande période des radios libres.
Elle est donc arrivée à Nancy le 22 novembre et à Metz le 23.

A Fameck, nous avons décidé avec le Comité de Soutien de Thionville de faire une marche annexe pour rejoindre Metz, à 30 Km. La préparation et la réalisation ont été très actives, avec des travaux dans les écoles, et les associations du secteur. Le soir, à Metz, après une manifestation en ville, nous avons participé à la grande soirée d’animation qui était prévue pour les marcheurs, avec discours, des échanges et des spectacles. Beaucoup d’enthousiasme. Les grands thèmes étaient la demande d’égalité, le rejet des discriminations et aussi un grand espoir dans l’avenir, un climat d’optimisme.
Après le passage, on a organisé et financé avec le Comite de Soutien des bus pour aller à Paris le 3 décembre, depuis Nancy, Metz et même Fameck.

On parle toujours d’un événement générationnel. Qu’entend-on par là ?

C’est vrai que le mouvement était principalement jeune, et je répète que cette jeunesse mobilisée n’était pas communautaire. Il y avait beaucoup de problèmes comme le chômage et aussi une volonté de faire bouger les choses. Au niveau de l’immigration, il y avait des luttes antérieures qui avaient laissé des traces : c’était la grande période des mobilisations autour des foyers Sonacotra, qui s’étaient terminées par de douloureuses expulsions. Et l’arrivée de la gauche au pouvoir avait créé un certain élan, avec pour les immigrés la promesse très importante du droit de vote, de l’accès à la citoyenneté.

Et ce mouvement de jeunes a eu quel rapport avec le monde des adultes et des mouvements traditionnels ?

Il était très bien perçu par les familles. Sans leur soutien, ce n’aurait pas été possible. Quant au monde associatif, il a été très actif. Les associations antiracistes comme le MRAP étaient présentes dans les comités d’accueil des villes. Les centres sociaux aussi ont joué un grand rôle. Et il y a eu aussi les églises : les prêtres ouvriers des vallées sidérurgiques ont joué un rôle actif, il y a même eu un bus de bonnes sœurs l’année d’après pour « la Convergence 84 » !

Quelles ont été les suites du mouvement ? Qu’est-ce que ça a changé dans le parcours des jeunes qui, comme toi, ont vécu ce moment ?

La mobilisation s’est maintenue l’année suivante avec les Convergences et le mouvement des mobylettes. Elles sont venues à Fameck et des jeunes s’y sont joints et ont participé jusqu’à Paris. Mais la grande déception a été l’arrivée à Paris. On a tout de suite compris, dès la descente des bus, qu’on était pris en main par une organisation qui savait où elle allait. Et les discours nous a fait comprendre que c’en était fini du mouvement spontané. On l’a vécu comme un sabordage, « pousse toi de là que je m’y mette ».
Qu’en est-il resté pour nous ? Une riche expérience humaine, que chacun a réinvestie dans des actions locales, parfois même individuelles. L’héritage a été diffus mais réel, dans des projets culturels ou associatifs. Chacun est retourné dans son espace.

C’est ton cas ?

Oui, notre association Cultures 21 porte justement ce projet d’ouverture culturelle, d’échange et d’inclusion, elle est l’héritière de ce mouvement. L’expérience acquise et les liens tissés à l’occasion de cette marche se sont souvent prolongés au niveau humain, des relations locales ont continué. Il restait l’idée qu’on pouvait prendre son destin en main.
Du point de vue social, il y a eu quelques avancées comme la carte de 10 ans (mais qui ne concernait pas les Algériens qui avaient déjà le droit au séjour). Je pense surtout que la période a vu s’ouvrir des possibilités plus favorables pour ceux qui avaient des projets de vie et la volonté de les réaliser.
D’un autre côté, l’amertume éprouvée en 1984 a aussi conduit certains à se tourner vers le repli communautaire et vers l’obscurantisme religieux. C’est aussi un héritage de cette déception. Les attentats des années qui suivent ne sont pas étrangers à cet échec.

La comparaison avec la situation actuelle a-t-elle une pertinence ?

Evidemment, les actes racistes, les assassinats ont fortement baissé. Mais pas vraiment les paroles. Les discours de rejet continuent. Dans la société, l’intégration avance un peu, mais lentement. Surtout, il y a globalement moins d’espoir en l’avenir, on a perdu l’élan et l’enthousiasme qui nous animait alors. Les choses sont plus individuelles. C’est maintenant à nous, à chacun de nous, de se mobiliser pour faire avancer les choses.
Propos recueillis à Metz par JF Quantin

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